ACCIDENT OCCIDENT

Philippe Soussan: L’envers et le retour d’une photographie plasticienne Par Marie Cordié Levy, docteur en histoire de la photographie

Si l’on se penche sur les dernières photographies de Philippe Soussan, on ne peut que constater qu’il se trouve à un tournant important de sa production. En effet, c’est la première fois qu’il travaille en historien photographe à partir de photographies faites en Tunisie par un expert d’assurance représentant des voitures accidentées ainsi qu’un magasin à l’enseigne vandalisée.

C’est la première fois que Philippe Soussan s’approche aussi près d’une archive photographique. Ses modèles étaient jusqu’ici des objets de la vie courante (chaise, table, verre, pomme). En photographe plasticien, il leur rendait présence et densité en les enveloppant d’une feuille qui les reproduisait afin de confronter leur réalité à son image photographique. Le protocole qu’il s’imposait a toujours été à la mesure de son exigence : loin d’une production photographique exponentielle lisse et envahissante, les pliures et les froissements de la feuille photographique rendaient aux objets la réalité de leur place dans le monde. En les photographiant et en les re-photographiant, Philippe Soussan déconstruisait l’image et recréait l’écart nécessaire à une appréhension plus sensible du monde hors des distorsions étouffantes de la représentation photographique. Il transformait ainsi non seulement l’image mais le positionnement du regardeur qui, habituellement figé et fasciné par elle — quand il n’était pas lassé —, redevenait humain, labile et réactif.

En se lançant ce nouveau défi de travailler à partir d’une archive trouvée par hasard, Philippe Soussan met en abyme sa propre pratique — l’accident et la photographie comme accident —, en les mettant en tension comme jamais il n’avait envisagé jusqu’ici de le faire. En confrontant ce sujet qu’il considère comme éminemment personnel à la rigueur de sa pratique, on ne sait pas encore si le protocole de sa photographie de contrainte résistera à cette tension ou s’il devra le changer pour laisser un nouveau protocole émerger. Dans la dystopie qu’il vient d’écrire, le jardinier enfermé dans le « champ démocratique » (métaphore de la photographie) cherche à convaincre son supérieur qu’il existe un monde hors de la représentation. Nous pensons que Philippe Soussan dans ce work in progress saura donner à la déflagration de la colonisation la place visuelle qui lui revient et saura faire de cette archive une œuvre essentielle pour nos mémoires.

 

 

 

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Marie Cordié Levy est docteur en histoire de la photographie et attachée au Larca (UMR 8225) de l’université de Paris-Diderot. Elle a publié deux livres (Autoportrait de photographes, Arles 2009, Actes Sud, et L’autoportrait photographique américain, 1839- 1939, Paris, Mare et Martin, 2014), une série d’articles pour des revues en ligne (Transatlantica, E-Rea, Sillages critiques, TK 21, magazine du Jeu de Paume) et a contribué à des ouvrages collectifs.